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Reflets d'une âme

Je me dis souvent que ma vie aurait pu être bien plus intéressante. Je repense à ce qui m'a amenée à cet instant, observant sans conviction le ballet incessant des voyageurs allant et venant de chaque côté du quai, tels des automates. L'air était moite, chargé par l'humidité de la pluie qui s'acharnait à frapper le bitume de la chaussée au-dessus de nous. Comme tous les jours, ou presque, j'attendais le métro dans cette grande station monolithique, racine de cet arbre de verre et de métal qu'est la Défense. « C'est ici que travaillent ceux qui réussissent », me disait ma mère à chaque fois que l'indication du terminus croisait son regard. Sûrement serait-elle fière aujourd'hui.

Cette pensée éveilla un sourire sur mon visage alors que je m'avançais, motivée par le crissement de la prochaine rame. Je perdis l'équilibre alors que celle-ci démarrait, me rattrapant de justesse à une des barres chromées qui traversaient le wagon de bas en haut. La scène avait dû être comique, le contraste entre l'élégance de ma tenue et la façon lamentable avec laquelle j'avais failli me retrouver sur ce sol détrempé me rendit encore plus pâle. J'ai balayé la rame avec un regard inquiet, personne ne semblait même avoir remarqué ma présence. Les stations défilaient dans un brouhaha silencieux, je n'y prêtais pas attention. Je me rappelle de la première fois que je l'ai vue, elle me dévisageait depuis le quai d'une station que je n'avais encore jamais remarquée. J'avais alors ressenti une inexplicable sensation d'attirance. « Depuis combien de temps ne m'avait-on pas regardée avec une telle insistance ? » Me suis-je dit en relevant de mon poignet frêle la clenche de la porte. C'était une petite fille vêtue d'une robe noire aux reflets violets, ses épaulières donnaient à son corps chétif une allure étrangement coquette. Le train avait continué sa course sans moi et nous nous sommes retrouvées seules. Je me suis rapprochée pour contempler ses yeux, ils étaient sombres, presque opaques. Si je n'avais pas été entourée par cette pénombre froide, j’aurais juré pouvoir y déceler des reflets flamboyants. Ma main s'est échappée de la manchette de ma chemise et j'ai incliné légèrement mon dos pour qu'elle puisse se poser au sommet de sa chevelure noire. La seule réponse à mon geste fut un claquement froid et cristallin, presque métallique. Le bout de mes ongles, qui étaient alors recouverts d'un vernis noir obsidienne, venait de rencontrer une surface invisible. La petite fille avait disparu. Je l'ai revue depuis presque tous les soirs. Je m'amuse à chercher sa silhouette marcher le long des quais, se faufiler discrètement à travers la foule avant de disparaître derrière la faïence des murs. Je n'ai malheureusement que rarement le temps de lui donner l'attention qu'elle mérite, me pressant toujours pour tenter de sortir de la profondeur de ces tunnels, cherchant à tout prix à retrouver la chaleur de mon foyer. L'immense radiateur en fonte irradiait toujours la pièce. Il devait faire au moins deux fois ma taille et j'avais plaisir à venir m'y appuyer pour lire un livre certainement emprunté dans la grande bibliothèque du salon. Je regardais de temps à autre les gouttes frapper dans un dernier soupir libérateur la surface salie de la fenêtre. Dehors, un brouillard englobait tout, enlaçant les immeubles dans une étreinte étouffante qui les cachait pudiquement. Lorsque le livre devenait ennuyeux ou incompréhensible, je passais des heures entières la tête collée contre le froid de la vitre, m'imaginant toute excitée la vie des gens qui passaient dans la rue en contrebas. L'air chaud qui sortait de mes poumons imprimait des motifs fantastiques sur la surface transparente du verre. Je distinguais à travers ces tests de Rorschach les allées et venues de la voisine d'en face. Son piano était le seul meuble que je parvenais à distinguer par l'ouverture que formaient ses rideaux de soie blanche. Elle enfila sa broche dans ses longs cheveux, et je crus que son regard avait croisé le mien. — Qu'est-ce que tu fais toute la journée de ce côté de la ligne ? Ses lèvres avaient à peine bougé, elles étaient délimitées aux coins par une coloration pourpre qui contrastait avec la pâleur du reste de son visage. Ma bouche s'entrouvrit, mais je fus incapable d'articuler une réponse. Qu'était-ce même que cette « journée » dont elle me parlait ? Il me semblait que jamais le soleil n'avait révélé un seul de ses rayons à travers les épais nuages grisâtres desquels s'échappait la bruine. Je me suis mis à pincer ma lèvre inférieure entre mes dents. Je devais surement mal contrôler ma force. Un goût ferreux glissa jusqu'au fond de ma gorge. — Les adultes ont plein de responsabilités, mais ce qu'ils font est rarement intéressant. Je repris ma posture droite, relevant naturellement le menton comme ma mère me l'avait si bien appris. — Tu as un amoureux ? Je me tournai vers elle, mon visage tendu par la surprise. — Non..., je n'ai pas vraiment le temps pour ça. Mon regard se posa sur un groupe de salariés qui passait alors devant nous, chacun d'eux portait un costume qui n'était ni élégant, ni disgracieux. Sans doute sortaient-ils d'une réunion qui n'en finissait plus, coincés entre les murs froids d'une de ses salles qui se ressemblent toutes. L'un d'eux portait une cravate à motifs floraux qui se balançait sur son buste, malmenée par le vent s'engouffrant dans la station. La queue de sa cravate n'avait pas dû être bien arrangée dans le coulant cousu à l'arrière de la parure de soie, si bien que cette dernière virevoltait d'une façon assez ridicule. Je me demandais alors si j'aurais été capable d'arranger ce nœud en passant délicatement mes mains autour de son cou. Une étrange chaleur m'engloba, vite éteinte par le courant d'air qui avait accompagné les wagons rentrant en gare. Leurs carrures métalliques abîmées par le temps me firent un peu de peine. La rame était bondée et l'humidité étouffante. Les fenêtres qui donnaient sur l'immensité obscure pleuraient à grosses gouttes, devenant des miroirs desquels il était impossible de se cacher. Une femme ajustait le maquillage qui dessinait le bord de ses yeux, s'observant dans ce reflet quasi parfait. Je voulus faire de même mais mes traits ne semblèrent pas apparaitre d'une façon aussi claire, seule la noirceur de mes yeux se mêlait d'une façon naturelle aux ténèbres qui me dévisageaient. Ma gorge se noua, un sentiment amer et triste s'écoula depuis mon cœur, circulant le long de mes veines bleutées jusqu'à atteindre l'ensemble de mes extrémités dans une synchronicité étouffante. Je n'arrivais plus à respirer, personne ne m'avait jamais appris à respirer. Je compris que ce geste si simple et innocent n'était qu'une fine pellicule qui, une fois ôtée, révélait le goût âpre de la mort. Je n'étais évidemment pas entrain de m'étouffer dans ce wagon. L’air moite chatouillait toujours la paroi de mes poumons, mais le souvenir qui venait de m'engloutir était, lui, bien réel. Je n'ai jamais couru aussi vite que ce soir-là, les publicités qui bordaient les murs défilaient à l'extrémité de mon champ de vision. Ce dernier rétrécissait à mesure que mon rythme cardiaque augmentait. Mes talons me faisaient souffrir, frappant avec force contre le béton laqué qui recouvrait le sol. Les claquements qui suivirent venaient s'écraser contre les parois courbes des chemins recouverts de faïence blanchâtre. J'avais besoin de sentir mon corps souffrir, plier progressivement sous l'effort inutile que je lui imposais. Lorsque je m'arrêtai enfin, mes tempes vibraient à une fréquence désagréable, semblable à celle d'un instrument désaccordé. La petite fille se trouvait devant moi, me dévisageant depuis le bout de ce couloir humide. J'avais reconnu sa silhouette. Des gouttes d'eau suintaient périodiquement depuis les quelques fissures qui parsemaient le plafond. Son regard avait changé et je l'aurais presque confondu avec celui d'une adulte. Je me retournai, cherchant à comprendre d'où provenait la lumière qui nous entourait. — Tu t'es perdue aujourd'hui ? Sa voix était si proche qu'un frisson parcourut l'arrière de ma nuque. Je contemplais ses expressions silencieusement, cherchant à regagner mon calme. — Comment parviens-tu à noyer chacune des anomalies qui t'entourent dans un tel océan de normalité ? Son langage accentua ma stupeur. Je remarquai derrière elle le profil caractéristique des stations de métro parisiennes. Le vent s'engouffra soudain dans les plis de ma robe, faisant glisser le tissu le long de ma peau. L'air était frais, bien plus frais qu'à l'accoutumée. Il n'avait plus cette odeur âpre et cette texture emplie de moisissures. Aucun train ne passait sur les rails, aucune publicité ne décorait de ses couleurs les murs ternes emplis de taches noirâtres. La pointe de mes chaussures écrasa au hasard un objet à la texture craquante. Des morceaux de pétales desséchés par le temps s'envolèrent autour de moi. Un bouquet, ou plutôt le souvenir de ce qui en fut un, était posé sur le rebord du quai. — Désolé, personne n'ai venu en déposer depuis un moment, me dit la petite fille tout en rassemblant dans un mouvement vain les pétales autour des quelques tiges encore attachées par une ficelle bien serrée. Des larmes coulaient le long de mes joues dans un flot incontrôlé et ce, sans que je ne sache exactement pourquoi. Elle regarda les rails avec un air mélancolique, puis entoura ma taille de ses bras. Je ne sais pas par quel miracle, mais j’eus l'impression qu'elle me chuchota quelque chose, posant ses lèvres contre le rebord congelé de mes oreilles. — Je suis très fière de mes rêves, ils t'ont rendu magnifique. Le temps s'était arrêté l'espace d'un instant qui n'avait alors plus de sens. Je suis restée debout, frigorifiée, et lorsque j'ai repris conscience de ce qui m'entourait, tout me sembla bruyant. Un brouhaha constant sifflait dans mes oreilles, c'était un ensemble de cliquetis discrets mêlés à des ronronnements périodiques qui tournoyaient autour de moi. Je remarquai, étonnée, qu'une de mes mains recouvrait mon visage, protégeant mes yeux d'une lumière éblouissante. Cette dernière n'était pas d'un bleu verdâtre comme celle qui éclairait habituellement les rames, elle possédait une chaleur inouïe qui me fut difficile à interpréter. Une mélodie vibrait dans l'air. D'abord lointaine et étouffée, elle devint de plus en plus claire, propageant d'agréables vibrations à la surface de ma peau. Le piano était posé contre ce mur à la longueur étourdissante. Les touches d'un blanc ivoire s'enfonçaient et se relevaient dans un ballet digne des plus grands opéras. Je passai le bout de mes doigts sur la surface en bois laqué lacérée de griffures, une dernière note s'échappa dans un cri étouffé. L'extrémité du quai se prolongeait en un escalier aux faïences d'une propreté éclatante. L'édicule du métropolitain me surplomba bientôt, révélant sa large verrière qui reflétait avec force les rayons du soleil. Ce dernier prenait alors un angle aigu dans le ciel, accentuant la taille des ombres qui m'entouraient. Mes talons s'habituaient encore aux pavés lorsqu'un jeune homme à l'allure qui trahissait son empressement me frôla. Son écharpe s'effila le long de mes cheveux noirs, la douceur de la sensation me fit immédiatement comprendre qu'elle était en soie. — Excusez-moi mademoiselle, laissa-t-il s'échapper dans une intonation fatiguée. Il repartit aussi vite, sans doute emporté par le vent.