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Nuit blanche

Julia ouvrit pour la cinquième fois de l’après-midi la page de sa boîte mail. Son ventre s’engourdit à nouveau et son souffle s’accéléra pour quelques respirations. Il n’y avait aucun nouveau message. Elle ferma violemment l’écran de l’ordinateur, croisant ses bras au-dessus de l’appareil avant d’y encercler sa tête dans un soupir prolongé. Il y avait peu de bruits sur lesquels poser son attention. Le bar était quasiment vide, reflétant le calme funèbre dans lequel la ville tout entière était plongée. Elle se releva dans un élan motivé par une certaine fierté, raclant sa gorge avant de s’adresser à Franck qui était de service et avait remarqué l’insistance du regard qu’elle venait de lui adresser.

— Je peux avoir une pinte s’il te plait ? Il lui répondit par un sourire sincère, attrapant dans un mouvement mécanique un verre avant de le poser contre le bec de la tireuse. Julia regardait la mousse se former au-dessus du liquide doré, conscientisant peu à peu la tournure de sa soirée et les sentiments désordonnés qui faisaient vaciller son moral. Il était déjà trop tard, elle le savait, ses désirs dépassaient ce que la raison aurait dû lui imposer. — Tiens ma belle, dit le serveur en posant le verre sur le sous-bock qu’il avait fait glisser jusqu’à elle. Elle plaça son ordinateur dans le sac qui était accroché sous le comptoir puis décala d’un mouvement gracieux sa boisson pour la placer dans l’alignement de son corps qu’elle cambrait alors pour se faire aussi grande que possible. Ses doigts se posèrent contre la surface humide du verre et elle joua un concerto du bout des ongles qui s’acheva par une prise ferme sur les rebords translucides. Julia avait passé ses derniers mois dans ce bar, venant d’abord pour travailler puis, une fois ses études finies, cherchant entre ses murs le sentiment rassurant de la présence humaine qui réchauffait presque autant son corps que l’alcool qui coulait le long de sa gorge.
 Un tourbillon de souvenirs encercla ses pensées. Ces soirées à rallonge à peaufiner la moindre ligne de son mémoire de mathématiques alors que tous ses amis, assis à sa table, trinquaient leurs verres et roulaient leurs cigarettes en discutant du dernier baiser échangé entre deux habitués. Ces images vagabondes qui précédaient l’absence, chavirantes comme ces liqueurs coincées dans un verre entre ses doigts qui tentaient la traversée de la salle, messagères du néant et des regrets du lendemain. Séléné. Elle fuyait ce prénom, en vain. Ces quelques lettres l’entouraient, pressantes contre son corps, étouffantes. Elle avait chaud, des frissons traversaient sa chair, longeant les courbes de ses hanches. Son cœur se serra, rejetant par vagues cette marée. Un bruit sourd emplit soudainement la salle derrière elle, la porte claqua, des voix aiguës brisèrent le calme. Sa vision redevint nette, s’éclaircissant sur les étagères de bouteilles qui reflétaient les nombreux spots lumineux du plafond. Elle sentit une pression sur chacune de ses épaules. Un léger décalage avait séparé les deux contacts, faisant pivoter son buste vers la droite. Le visage illuminé de Mia ne se trouvait qu’à quelques centimètres du sien. Ses cheveux roux flamboyants bouclaient encore plus que d’habitude, entourant sa tête comme les vagues d’une mer agitée. — Comment tu vas Ju ? — Heu… tenta-t-elle d’articuler, surprise. Mia n’attendit pas sa réponse. — Oh ! Tu as un joli béret aujourd’hui, cria la jeune femme en déplaçant sa main sur la tête de Julia, écrasant son couvre-chef. — Arrête de l’embêter. Cette voix provenait cette fois de la gauche, Julia l’a reconnue tout de suite, c’était Luna. Les deux femmes qui l’entouraient étaient ses amies, elles travaillaient toutes deux au bar mais aimaient aussi y passer du temps pendant leurs jours de repos. — Merci, répondit Julia en dévisageant Mia, ça va, je viens d’arrêter mes recherches pour la journée. Mia et Luna tirèrent en même temps le tabouret qui se trouvait devant chacune d’elles avant de s’asseoir au comptoir. — Tu n’as toujours pas trouvé de travail c’est ça ? Commença Luna sur un ton discret. Julia s’inclina vers elle. L’expression de son amie était teintée de la gêne liée à la question qu’elle venait de s’autoriser à poser. Ses fins sourcils décolorés s’étaient rapprochés, surplombant le gris bleuté de ses iris qui étaient logés au milieu de ses yeux inquiets. — Non, mais j’attends encore des réponses pour certaines thèses. — Tu vas y arriver ! S’exclama Mia en tapant la paume de sa main contre le comptoir. Tu es la personne la plus intelligente que je connaisse, c’est impossible que tu ne réussisses pas. Julia se força à sourire. — Alors, qu’est-ce qu’on boit par ici ? Franck, qui avait fait mine de ne pas écouter la conversation, s’était rapproché du trio depuis son côté du bar. — Pareil que la demoiselle, dit Mia en posant sa tête contre l’épaule de Julia. — La même, ajouta Luna. Les verres s’entrechoquèrent et le silence revint. Chaque gorgée que Julia avalait avait un goût de culpabilité, mais elle savait que ce sentiment ne tarderait pas à disparaître. — Tu es sûre que ça ne te dérange pas ? Julia était adossée à la façade du bar, regardant amusée Luna qui tentait depuis une bonne minute de rouler sa cigarette debout. — Non je t’ai dit ! On avait déjà prévu de passer la soirée ensemble avec Mia. — Oui, c’est pour ça, je ne veux pas dér… — Ah ! Et merde ! Le filtre que tenait Luna entre ses doigts venait de tomber sur les pavés. — Tu sais très bien que tu ne me déranges pas, en plus ça va te faire du bien, je vois comment tu es en ce moment. Mia et Franck sortirent enfin du bar et il se dépêcha de tirer avec force le rideau qui descendit dans un grondement métallique assourdissant. — Bon alors, quel est le programme ? Lança le jeune homme à la silhouette élancée et au regard satisfait. — Vous, mon canapé et quelques verres d’absinthe, répondit Luna sur un ton faussement sérieux.
 Son appartement était au bout de la rue, si bien qu’elle n’eût même pas le temps de finir sa cigarette en chemin. Elle l’éteignit avec la semelle de sa chaussure avant de la placer délicatement dans son cendrier de poche. L’ascenseur faisait un bruit inquiétant, à peine camouflé par les discussions légères du groupe. Une petite lumière bleutée était restée allumée dans le salon, éclairant faiblement le canapé d’angle et les quelques étagères qui meublaient la pièce. Tout le monde sembla se jeter de fatigue entre les coussins. Julia, qui était rentrée en dernière, avançait à petits pas dans le couloir de l’entrée. Elle avait envie d’être là et, en même temps, subissait la sensation dérangeante de ne pas être à sa place. Une fontaine à absinthe était posée sur la table basse, déversant lentement le liquide verdâtre dans quatre verres. Elle traversa le salon sans s’arrêter, ne tournant pas le regard. — Je passe juste aux toilettes. Elle abaissa le loquet dans un geste désarticulé avant d’allumer la lumière en cherchant l’interrupteur du bout de ses doigts. Ses paupières se fermèrent. Elle posa la paume de ses mains contre le rebord du lavabo, plongeant ses yeux dans son reflet qui était apparu dans le petit miroir. Les bruits de la ville endormie parvenaient jusqu’à elle par la lucarne à demi-ouverte. Ils lui rappelaient ceux d’Athènes, elle les entendait clairement résonner dans son esprit alors qu’elle était certaine de ne jamais vraiment les avoir écoutés à l’époque. L’air de la nuit était chaud. Le balcon de l’appartement donnait sur l’Acropole qui surveillait la ville dans son calme millénaire. Julia s’était posée sur une des deux chaises qui entouraient la petite table en métal, Séléné l’avait attendue. Elle extirpa un paquet de cigarettes de la poche de sa chemise en soie. Ses doigts frôlèrent le tissu couvert de motifs pâles et colorés. Elle en prit deux, en tendant une à Julia. Leurs sourires se répondaient et leurs mains se touchèrent, prisent d’une fougue qui ne connaissait pas la peur. Elle frappa le lavabo, fuyant son reflet. De la musique s’échappait maintenant du salon, bientôt couverte par le bruit de l’eau qui jaillissait avec force du robinet. Julia y plongea ses mains, le froid fit trembler son corps. — Hey, ça va là-dedans ? Mia venait de toquer en quelques gestes rapides à la porte. — Oui, oui, j’arrive. Julia passa ses doigts encore mouillés sur son visage, emportant au passage le noir de son maquillage qui se mit à pleurer à grosses gouttes le long de ses joues. Mia était encore derrière la porte lorsque cette dernière s’ouvrit. Elle paraissait inquiète, prise de cette inquiétude désinhibée par l’alcool. Ses bras entourèrent les hanches de Julia et sa tête se posa contre ses épaules. La jeune femme ne répondit à l’étreinte que par un contact timide. Elle aurait voulu fuir, disparaître, ne pas imposer sa propre incompréhension de l’existence à ceux qui l’entouraient. Rien ne semblait pouvoir briser le cycle de sa vie. Elle se réveillerait demain comme elle s’était réveillée aujourd’hui, ou peut-être était-ce l’inverse ? Le temps lui-même aurait pu basculer qu’elle ne s’en serait pas rendu compte. Une panique irrépressible montait de son ventre jusqu’à sa gorge. Elle ne la connaissait que trop bien, suffisamment même pour ne plus en avoir peur alors que sa respiration s’arrêtait. Se libérant d’abord de Mia en tentant vainement de paraître rassurante, elle retourna dans le salon, attrapant son verre sous le regard intrigué de ses amis. Le posant contre ses lèvres, elle inclina la tête jusqu’à voir le plafond et que la liqueur anisée entoure l’intérieur de ses joues. Elle lâcha le récipient, vide, avant de dévisager Luna et Franck qui n’avaient toujours pas dit un mot. — Quoi ? Pourquoi vous faites cette tête ? Franck leva lentement ses bras, présentant la paume de ses mains pour éviter le courroux de Julia. Elle s’assit lentement, respirant d’un souffle court qu’elle tentait de contrôler. Sa tête tournait, elle se perdait. La musique coulait le long de sa peau sans qu’elle puisse la percevoir. Personne ne viendrait pour l’aider, se disait-elle en cet instant de réalisation qui la rendait spectatrice de sa propre vie. Son corps flottait, perdu dans cet entre-deux où se retrouvent le songe et la réalité. — Hé Flore ! Tu es venue finalement ! Elle releva brusquement la tête. Flore était en train de retirer ses chaussures dans l’entrée. Mia la salua chaleureusement alors qu’elle revenait de la salle de bain. Flore arborait, comme à son habitude, ce visage fermé et ce regard froid qui la rendaient impénétrable. Julia avait mis du temps à comprendre pourquoi elle ne pouvait s’empêcher de défier des yeux ses expressions hermétiques. La résistance sans effort qu’elle adressait à tous cachait, elle en était sûre, un mal-être qui pourrait défier le sien. Chacun des traits de son visage semblait sublimer le précédent. Cette impression de perfection qui l’enivrait n’était qu’une construction progressive de son esprit, s’enfermant petit à petit dans un culte de ce corps étranger qu’elle aurait tant voulu posséder. Ses pensées la gênaient, exacerbant sa maladresse habituelle. — Salut, lui adressa simplement Flore avec une expression de surprise amusée dont Julia douta immédiatement de la sincérité. Le désir et la tristesse se rencontrèrent là où se trouvait l’anxiété, elle ne lui répondit que par un sourire accompagné d’un léger signe de la tête. Flore attrapa une des bières qui se trouvaient sous la table avant de la décapsuler avec la bague argentée qu’elle portait au majeur. Elle s’assit à côté de Julia alors que le brouhaha avait repris. — Alors, comment tu vas toi ? lui demanda-t-elle après avoir bu sa première gorgée. La réponse tarda. — Mal. Le visage de Flore se ferma, d’une façon bien inhabituelle, contraire même à la façade inexpressive qui la définissait tant. Une de ses mains se rapprocha de celle de Julia qui agrippait alors le canapé de toutes ses forces. Leurs peaux se touchèrent avec une excessive prudence. — Je ne sais plus qui je suis, qu’est-ce qui me définit… Un bout de papier ? Ma relation passée ?… Elle baissa le menton. — Tu as le droit de te sentir perdue… dit faiblement Flore alors que sa gorge se nouait. Julia plaça ses yeux dans ceux de la jeune femme, c’était la première fois qu’elle s’autorisait à le faire. — Lorsque je réussis à me lever assez tôt pour voir tous ces endroits que je connais si bien sous la lumière froide du matin, je vois des détails qui ne m’étaient jamais apparus. Des fissures, des textures, sur la façade de ses bâtiments qui m’ont si souvent observés. Je ne les voyais pas quand j’étais heureuse, ils m’ont attendus, patiemment, jusqu’à ce que ma solitude soit assez profonde pour que je daigne enfin leur donner l’attention qu’ils méritent. Je vis dans la poussière des décors de cette pièce de théâtre dont j’ai un jour été l’actrice principale. Chaque coin de rue, chaque devanture, chaque table où je me suis un jour assise me replonge dans un abîme de souvenirs dont je n’arrive jamais à voir le fond. Je me bats, j’essaye de m’en extirper, je m’épuise. Oh Flore, si tu savais toutes ces choses que je me retiens de dire, que je cache derrière la pudeur excessive de mon malheur et que seul l’alcool enserrant mon corps que je déteste me permet d’exprimer. Pardon… pardon, je m’emporte. — Non, ne t’excuse pas, c’est normal. — Rien n’est normal chez moi, on m’a tant reproché ma sensibilité. S’il te faut une preuve, je pourrais me persuader rien qu’en te regardant que je suis amoureuse de toi. Il me suffirait d’observer une fois de plus la courbure de tes cheveux qui se replie contre tes joues. Je le fais, mes anxiétés se mélangent, j’ai peur de toi. — Peur de moi ? Rétorqua Flore en lâchant la main de Julia. — Non ! Ce n’est pas ça, peur de l’attirance que tu personnifies. Elle fixa un des coins du plafond, se rendant compte dans une lucidité confuse de ce qu’elle venait de dire. — Donc… C’est ta façon de me dire que je te plais ? Julia rigola d’un rire nerveux. — Plutôt de te montrer à quel point je suis dérangée, apparemment. Elle sortit un paquet de cigarettes de son cabas avant de se lever. Un intense courant d’air traversa le tissu de sa robe dès qu’elle ouvrit la porte du balcon. La sensation ne lui parut pas désagréable. Elle abandonna son envie de fumer, déposant son corps contre la rambarde et son métal glacé. C’était une nuit sans lune et sans étoiles. Elle remettait silencieusement en question tout ce qu’elle avait dit à Flore. L’intégralité de ce qu’elle pensait être certain il y a encore cinq minutes se dérobait dans un doute angoissant. Elle devenait quelqu’un d’autre. Ses archétypes de pensées se combattaient mutuellement, représentant le passé ou le futur, se perdant dans un présent vide de sens.
 Le silence, il ne restait que ça. Il s’immisçait dans le moindre interstice, la moindre faiblesse, créant un vacarme assourdissant qui dépassait même celui du seul chaos. Personnification de l’absence, il invitait les idées les plus pernicieuses, fabuleux montage de ses propres peurs. Elle avait envie de vivre. De se dire que cette souffrance ne devait être qu’une fatalité passagère, nécessaire, relative à sa jeunesse. — Tu vas attraper froid. La tête de Luna dépassait à peine de la porte. — Je sais, je vais rentrer. La jeune femme s’avança à ses côtés. — Regarde-moi. Julia tourna nonchalamment la tête, sa bouche était restée à demi-ouverte. — Je ne sais pas quoi te dire, j’aimerais que tu ailles mieux. Un long silence suivi. — Tu sais quoi ? J’en ai marre de m’apitoyer sur mon sort. Je suis fatiguée, mais je suis encore plus énervée. Contre moi, contre ceux qui m’ont fait du mal. J’ai cette rage en moi, cette volonté de justice dont le monde semble complètement exempt. Je m’habille tous les jours comme si j’étais un soldat d’une guerre invisible où chacun cherche à voler un peu du bonheur des autres. Je fais la fière, je me cache derrière mes grands airs, mais la vérité, c’est que je ne peux pas gagner. Je laisse les gens rentrer dans mon esprit, je les aime. Quand ils partent, ils laissent leur empreinte, elle ne me quitte jamais. J’ai peur du bonheur. Il précède forcément le malheur et la seule façon de le maintenir est d’espérer que chacun des choix que l’on fait l’autorise encore un peu plus à exister, mais ces chemins deviennent de plus en plus rares avec le temps. Elle s’arrêta, regardant le vide. — Merde. — Tu penses encore à elle, c’est ça ? — Non, mentit Julia. — Tant mieux. Julia sentit une petite dague atteindre son cœur. Elle était consciente de l’absurdité de ses sentiments, de cette attirance morbide vers une douleur immuable. Elle n’arrivait pas, aussi bien eût-elle essayé, à accepter de poser ses propres mots sur cette comédie dramatique qu’avait été sa vie ces dernières années. — Bon, j’y retourne, et tu devrais faire de même, chuchota Luna qui commençait à trembler. — Je te suis. La pièce était chaude et humide. Flore s’était appuyée contre le mur à gauche du salon, un de ses genoux légèrement plié. Elle finissait en vitesse une autre bière avant de déposer le cadavre de verre au milieu du cimetière qui l’entourait. Elle remarqua immédiatement Julia qui s’avançait vers elle. — C’est à toi qu’on doit ce massacre ? Dit-elle en pointant du doigt les bouteilles vides. Flore regarda à ses pieds, plissant ses sourcils. — Je ne pense pas que ce soit seulement les miennes, enfin j’espère, ajouta-t-elle en rigolant. — Je ne t’ai jamais vu boire avant, il me semble. — Oh, pourtant ça m’arrive. Mais ce soir je me suis dit que j’allais être un peu déraisonnable, j’ai revu quelqu’un que je n’avais pas vu depuis longtemps, c’était difficile. Julia ne connaissait que trop bien le ton monocorde et faussement rassurant que Flore venait d’utiliser. Elle s’approcha d’un mouvement lent mais assuré avant d’apposer sa main contre la joue brûlante du visage étonné qui lui faisait face. Flore fut plus surprise par la fraiche douceur de la peau qui avait touché la sienne que par le geste en lui-même. Son désir dépassa bientôt sa pudeur alors qu’elle attrapa sans retenue les hanches de Julia. Leurs lèvres se rencontrèrent dans une gentillesse farouche. Leur étreinte ne dura pas, ou plutôt dura-t-elle plus longtemps qu’elles n’auraient osé l’imaginer. — C’était une erreur, chuchota Flore en s’éloignant. — Sûrement. — Il faudrait… Je pense qu’il faut que je rentre chez moi. Flore commença à faire quelques pas vers le couloir, trébuchant immédiatement avant de se rattraper contre l’une des étagères, qui ne manqua pas de perdre quelques livres. — Oula, où est-ce que tu vas toi ? S’exclama Luna, que le bruit avait fait sursauter. — Il faut que je m’allonge, je crois… — Viens, je t’emmène dans ma chambre, toi, va lui chercher un verre d’eau, finit-elle en dévisageant Julia. Le verre lui sembla lourd, ses bras étaient faibles. Elle le déposa sur la table de chevet. — D’ailleurs vous pouvez rester dormir ici, je prendrai le canapé. Julia acquiesça en silence avant de quitter la pièce. Mia était assoupie sur le canapé, dans les bras de Franck. — Ah, je vois. Il se retourna, l’air satisfait. — Ne fais pas trop l’innocente toi. Elle leva les yeux au ciel. Certaines actions semblent bien plus réelles dès lors qu’elles sont explicitées par d’autres. — Tu n’as rien vu, ne va pas t’imaginer des choses. — Oh pardon, il ne faudrait pas que je m’imagine que tu ai ressenti un peu de bonheur sur le moment. — Ta gueule Franck. Il laissa Mia s’allonger en quelques gestes précautionneux pour dégager son bras. — Je te dis juste, accepte de vivre. Moi je vais rentrer, on se voit bientôt ? — Oui, bien sûr. — Rentre bien Franck, dit faiblement Luna qui s’était jetée sur le canapé, une couverture à la main. La porte claqua, la lumière s’éteignit. Le silence était agréable. Julia passa en vacillant devant les fenêtres du balcon. Le ciel était tout autant chargé qu’il y a quelques heures. Un dégradé de lumière s’y était cependant installé, lui donnant une teinte bleutée. De la fumée blanche et épaisse s’échappait des immeubles du centre-ville, se diffusant immédiatement dans l’air brumeux. Le jour se levait, et avec lui disparaissaient les tourments de la nuit. Un spasme plia son corps en deux. Elle se rendit compte que son ventre avait été noué tout ce temps. Les douleurs de son âme prenaient une forme physique. Elle était quelque part rassurée par cette réalité qui rendait visible, aux yeux de tous, l’essence infâme qui enflammait son cœur. Ses cris, quant à eux, n’avaient aucune réalité physique, et semblaient résonner sans interruption à l’arrière de ses tempes. Elle se posa sur le lit aux draps froissés, appuyant sa tête contre l’un des coussins qu’elle avait maladroitement déplacé. Flore était déjà allongée de l’autre côté. — Par rapport à ce soir, tu sais, je ne veux pas rendre ça compliqué… — Je sais, ne t’inquiète pas, moi aussi j’ai besoin de faire mourir quelque chose en moi. Ses yeux se fermèrent avant qu’ils eurent le temps de s’imbiber de larmes. Bientôt, ses souvenirs lointains qu’elle pensait avoir réussi à oublier reviendraient hanter même le plus sage de ses rêves.