← Tous les récits

La culpabilité du sommeil

La lumière indirecte du soleil éclairait entièrement le petit appartement. Julia avait laissé les rideaux baillants avant de s’assoupir, désirant un réveil forcé que les alarmes de son téléphone n’étaient pas capables de lui assurer. Ses yeux étaient ouverts depuis une bonne dizaine de minutes, fixant sans but les plantes en pot qui étaient posées le long de la fenêtre. Elle sentait le temps couler à chacune de ses respirations. Ces dernières nouaient progressivement son ventre, l’obligeant ultimement à sortir de sa léthargie. Son corps se leva sous les draps et bientôt ses pieds se posèrent hésitants sur le tapis. Le bruit strident de la bouilloire lui parut des plus déplaisants avant que le café soluble ne dépose lentement sa désagréable amertume le long de sa gorge. C’était un mercredi, journée dictée par une routine familière qui se diffusait jusqu’à l’incertitude de la nuit. Elle lança son regard vers la penderie alors écrasée par le poids des robes, cherchant dans ce mélange de couleurs quel serait l’instrument de sa beauté. De gauche à droite, elle examinait chaque coupe, chaque tissu, sans ressentir la moindre impression de contentement. Les vêtements recouvraient les murs, les placards, et la porte d’entrée dont la poignée était camouflée par la manche d’un trench noir. Elle abandonna sa quête, enlevant lentement son chemisier de nuit avant de plonger sa peau sous l’eau bouillante de la douche. Le froid mordit son corps qui s’échappait de la salle de bain embuée. Elle attrapa des collants qui trainaient en boule sur une pile de linge, ils étaient effilochés, mais pas suffisamment pour qu’elle daigne en changer. Finalement, elle rentra soigneusement dans une robe au motif tartan rouge foncé, la première qui lui était passée sous la main.

Il était tôt, du moins pour ses habitudes. Ses talons foulaient les pavés recouverts de l’intense lueur du jour. La chaleur qui se diffusait sur son visage lui rappelait les heures dorées de l’été dernier, la brise qui n’amenait qu’une superficielle candeur au contact de ses bras nus, ses yeux qui ne parvenaient pas à s’habituer à l’obscurité du couloir de l’entrée de son immeuble, les terrasses qui ne voyaient jamais la nuit tomber… Son appareil photo, qu’elle portait en bandoulière, exerçait une pression agréable sur ses hanches. C’était la première fois depuis quelques mois qu’elle s’autorisait à le sortir. Il ne restait que quelques photos sur la pellicule et elle prit un instant, levant les yeux au ciel, pour sonder les profondeurs de sa mémoire afin de se remémorer les scènes qui étaient déjà figées sur les grains d’argent. Il lui était impossible de se souvenir, et la surprise de la découverte que cela impliquait lui faisait déjà peur. Elle aligna ses yeux avec le viseur du vieux télémètre pour cadrer la flèche de la cathédrale qui apparaissait furtivement au-dessus des immeubles. Une photo qu’elle savait sans importance ni utilité, mais qui, en un sens, la rassurait. Le son strident du rideau lui arracha un sourire et le hasard non prémédité de ses déambulations ne tarda pas à créer d’autres clichés. Accolée contre une rambarde, au milieu du pont qu’elle avait commencé à traverser sans but, ses doigts furent blessés par la résistance du levier d’armement. La pellicule était terminée. Elle resta plantée là, se refusant à être surprise, avant de reprendre sa marche en changeant de direction. Le bâtiment qui accueillait le laboratoire photographique était en brique rouge craquelée par le temps. L’intérieur était sombre, presque vétuste, embaumé par une odeur âcre qui prenait au nez. Le patron reconnut immédiatement Julia, ce qui, comme à chaque fois, ne manqua pas de l’étonner. — Ce sera pour vous ou pour votre amie ? Dit l’homme en prenant la bobine entre ses doigts. — Pour moi, répondit-elle en se pinçant le cœur. La sonnette cria alors que la porte claquait derrière elle. Le vent s’était calmé, il faisait presque bon. L’air portait ce parfum caractéristique des beaux jours. Encore une fois, Julia ne put s’empêcher de refléter ce ressenti à travers ses souvenirs passés. L’été dernier coulait encore dans ses veines comme si elle ne l’avait jamais quitté et que la grisaille qui emplissait le ciel depuis des mois n’avait été que le long symptôme d’un endormissement progressif. Elle savait pourtant que l’été n’était pas là, que cet îlot éphémère de lumière se trouvait toujours au plein milieu de l’océan tumultueux qu’elle s’efforçait de traverser. La terrasse était bondée, à l’exception de la petite table proche de l’entrée, toujours boudée par les clients. Luna sortit à grandes enjambées du bar, son tablier à la main. — Hey ! Tu tombes bien, j’ai fini, lança-t-elle en s’effondrant sur une chaise. — Comment ça va ? questionna Julia qui s’était assise à son tour. — Je ne tiens pas en place, je vais voir Rausch en concert ce soir ! — Oh, le groupe de techno que tu passes toujours quand tu es en service ? Luna pointa du doigt l’intérieur de la salle, indiquant avec fierté la mélodie perçante qui s’enfuyait jusqu’à la terrasse. — Exactement, je veux les voir depuis le lycée, je suis tellement excitée, s’exclama-t-elle en rapprochant son visage de Julia qui ne manqua pas de remarquer ses traits changés par la joie. — Je suis contente pour toi, répondit la jeune femme qui ne pouvait s’empêcher de sourire face à tant d’enthousiasme, mais cela veut dire que tu ne seras pas là ce soir pour écouter les copains chanter ? — Il faut bien que je me fasse désirer de temps en temps, je passe toute ma vie ici. — De toute façon je ne sais pas si je vais rester tard, avec ce temps il y aura surement beaucoup de monde et je ne suis pas trop d’humeur à faire la discussion. — Tu dis ça maintenant, mais on sait tous que ton aigreur disparait après quelques pintes. Julia lui lança un regard teinté de jugement, à la profondeur dont elle seule avait le secret. Elle ferma les yeux, marquant la fin de sa protestation, profitant de la fièvre que posait le soleil sur son visage. Son corps s’assoupit et le bruit des vagues commença à se dessiner autour de ses oreilles. Les moteurs faisaient trembler tout le ferry. Elle avait posé ses mains contre la rambarde du pont supérieur, les vibrations qui remontaient depuis ses avant-bras lui procuraient une sensation agréable alors que l’air de la Méditerranée ramenait ses embruns le long de ses joues. Les cheminées crachaient leur fumée noirâtre, tâchant le ciel lourd qui s’emplissait des couleurs du crépuscule. Elle aurait pu faire le tour du navire en quelques minutes, mais jamais ne s’était-elle sentie aussi libre qu’ici. Les vagues s’élevaient à mesure que les côtes disparaissaient, blanchissant de façon régulière le turquoise de l’eau. Elle n’aurait pu dire combien de temps elle était restée là, happée par les mouvements réguliers de la mer et l’odeur iodée qui enivrait son corps. — Julia ? Elle rouvrit subitement ses yeux, se libérant de son rêve lucide, Luna avait allongé son bras d’un bout à l’autre de la table, tapotant énergiquement son amie. — Pardon, je t’aurais bien laissé faire ta sieste, mais je voulais te dire au revoir, mon train part dans vingt minutes. — Oh… Oui, pas de soucis, dit Julia en reprenant ses esprits. Profite bien de ta soirée ! Luna s’éloignait déjà, prestement. Les brouhahas qui envahissaient la terrasse s’étaient intensifiés, les guitares sortaient progressivement de leurs sacoches, s’accordant sous les doigts minutieux des musiciens. L’ensemble formait une mélodie étrange et légèrement disgracieuse qui suintait l’appréhension. Tous les mercredis, ici, les artistes perdus qui aiment à composer avec le son se retrouvaient pour présenter au public de passage leur dernière reprise ou création. Julia avait longtemps trouvé l’ambiance de ces soirées bien trop pesante pour le peu de patience dont elle disposait lorsqu’il fallait communiquer au sein de cette marée humaine qui envahissait graduellement le bar. Ses ressentiments avaient disparu, remplacés par l’agréable attente d’un rendez-vous hebdomadaire qui imposait sa propre routine, faisant disparaître celle du quotidien. Par expérience, elle se résigna à rejoindre l’intérieur avant que toute la cohorte ne la précède. — Comment est-ce qu’il peut déjà être si tard ? Se murmura-t-elle à elle-même, agacée. Elle salua de la main Mia et Franck qui attendait patiemment derrière le bar, le regard déjà empli d’un type bien particulier de fatigue, celle qui se conscientise avant même l’effort. — Magnifique, comme toujours, commença Mia. Julia avait du mal à accepter ces compliments, préférant par facilité les laisser se poser sur ses vêtements qu’elle considérait comme seuls responsables de, et elle en était consciente, la fascination que certains pouvaient porter sur elle. La gentillesse de Mia la fit tout de même sourire. — Merci, je peux utiliser mes charmes pour te demander une bière ? La barmaid se tourna vers son collègue, le pressant du regard en attendant qu’il daigne bouger. Franck leva les yeux au ciel avant d’abdiquer. — Voilà pour toi. Les derniers rayons du soleil disparaissaient derrière les immeubles, se frayant un chemin à travers les larges fenêtres de la salle qui n’étaient pas camouflées par les rideaux en feutre rouge. C’était la première fois depuis longtemps que Julia regrettait l’inarrêtable arrivée de la nuit. Elle fit un tour rapide de la salle, tentant de maintenir une démarche élégante, en équilibre, ne laissant aucune goutte s’échapper de son verre. Elle resta immobile, cherchant des yeux une place libre, précieuse à cette heure-là. — Excusez-moi, est-ce que je peux m’installer ici ? Elle s’était penchée au-dessus d’une table à laquelle étaient déjà installées deux jeunes femmes. Elles répondirent à l’unisson, et sans tarder. — Oui, bien sûr ! Julia se tourna vers la petite scène qui venait d’être installée, attendant patiemment les premiers passages des musiciens. — Je ne sais pas si je devrais dire ça, c’est surement l’alcool qui me pousse à être déraisonnable… Oh je sens que je vais me réveiller demain, en panique, me demandant pourquoi… Cette voix hésitante sortait du corps tremblotant de l’une de ses nouvelles voisines. Elle avait des cheveux courts, en bataille, d’un marron foncé qui se confondait avec la pénombre qui englobait le bar. — De quoi tu parles ? demanda son amie qui ne semblait pas si surprise par cette tonalité grésillante. — Tout à l’heure, quand on était dans le tram, je ne pouvais pas te lâcher des yeux. Enfin, ce que je veux dire, c’est que je t’ai remarquée… — Mais moi aussi je t’ai remarquée. Julia ne put s’empêcher de sourire, retenant un rire aussi nerveux qu’amusé. — Ah ?… — Oui, ne t’inquiète pas, à vrai dire c’est plutôt flatteur de t’entendre me déclarer ça. Elle prit une grande inspiration. — Tu sais, peut-être que plus tard… Enfin, pour le moment je ne me sens pas prête, tu comprends ? — Oui, évidemment ! Rien que de t’avoir rencontrée, te retrouver, ça me suffit. Le sifflement d’un Larsen ramena la pièce au silence. Grégoire, un musicien que Julia connaissait à travers les courtes discussions qu’ils avaient échangées au fil des mercredis soir, s’était avancé avant d’empoigner le micro. Il commença de sa voix aigüe la reprise d’une chanson française qu’il avait l’habitude de performer. Les silhouettes des deux jeunes femmes passèrent rapidement devant Julia. Elle les suivit du regard, remarquant les cigarettes coincées au bout de leurs doigts. Après quelques longues secondes, leurs ombres reprirent vie sous la lumière du lampadaire qui trônait timidement de l’autre côté de la rue. La flamme du briquet de l’une illumina leurs deux visages qui semblaient s’unir, un panache de fumée monta bientôt dans le ciel, suivant les façades qui les entouraient. Elle préférait largement ce spectacle à celui qui se jouait à l’intérieur. Le monde s’accumulait, la moiteur s’installait entre les tables. Julia leva les yeux vers la malheureuse foule qui n’avait trouvé de place assise et qui s’était progressivement transformée en muraille infranchissable. Un talon rouge surplombé d’un collant blanc attira son attention à la base de cette immonde structure. Elle reconnut immédiatement la finesse et l’élégance de la démarche qui avait osé, au-delà du socialement acceptable, la transpercer. Flore cherchait, l’air fermé, un visage, une prise à laquelle se raccrocher au milieu de cet environnement hostile. Julia, dans un réflexe enivré de bonheur, lui fit signe de la main. Leurs sourires se répondirent. Ses pensées spiralaient, un millier de questions, qui avaient tardé à apparaitre dans son esprit, lui sautèrent alors à la gorge. Flore la surplombait de tout son être, elle se baissa avant de commencer à chuchoter. — Salut, je te laisse surveiller ma bière, il faut absolument que je passe aux toilettes… Julia n’eut pas le temps de répondre que Flore s’était déjà évaporée. La guitare criante et les balances imprécises la plongèrent petit à petit dans une dissonance salvatrice l’empêchant de sombrer dans la panique. Flore ressortit des toilettes aussi vite qu’elle y était rentrée, jouant avec son air exténué qui faisait une partie de son aura et de sa nonchalance. Elle s’installait en face de Julia, ignorant les affaires éparpillées de la précédente propriétaire de la chaise. La condensation qui encerclait les verres laissait s’échapper des perles d’eau dans lesquelles se reflétait la lumière des spots. Elles se formaient continuellement, alimentées par l’étouffante moiteur provenant des respirations haletantes du public. La peau de Julia glissa, sa main tentant vainement de soutenir le poids de la bière faillit, et elle tomba comme une pierre. Elle regarda avec anxiété son verre, encore intact mais à moitié vide, avant de remarquer la table maculée. — Oh merde, désolé. Flore souriait. Elle passa rapidement ses mains sur son chemisier, tapotant le tissu dans une inquiétude superficielle, avant de parcourir des mêmes gestes la partie supérieure de ses collants. Julia inclina son corps, révélant à sa vue le dessous de la table. Les tâches concentriques se prolongeaient jusque sur le sol et atteignaient les escarpins de Flore tels des tentacules. Julia attrapa le paquet de mouchoirs qui se trouvait au fond de son sac avant de s’accroupir sans retenue, tapotant la surface du cuir verni. Elle leva son regard, d’abord gênée par sa précédente maladresse, puis par l’absurdité de sa réaction. Les muscles de ses jambes commençaient à lui faire mal. Elle se releva, essuyant rapidement le contour de sa pinte avant de rafraîchir ses joues brûlantes avec une grande gorgée. — J’ai envie de partir, lança Flore qui regardait le vide. — Partir ? Tu veux aller ailleurs ? Répondit Julia encore sonnée. — Non ! Enfin, pas maintenant là tout de suite, je veux dire, j’aimerais bien vivre d’autres choses, tu vois ? sentir le vent dans mes cheveux. Julia la fixait encore, la bouche à demi ouverte, se demandant si elle n’avait pas raté une partie de la discussion lorsqu’elle se trouvait encore sous la table. Flore entoura son visage de ses mains. — Imagine, une belle journée d’été en campagne, disons au milieu des champs en altitude avec des montagnes qui nous encerclent. J’aimerais rouler sur ces routes en observant le paysage, n’avoir à me soucier de rien d’autre que le prochain virage. Elle s’arrêta un instant. — Un cabriolet, oui, c’est ça, c’est comme ça que je veux sentir le vent dans mes cheveux. — C’est une vision… charmante, répondit Julia alors que son imagination tentait de rattraper le fil. — C’est plus que ça, recommença Flore, j’aimerais que ce soit hors du temps, hors des contraintes qui nous maintiennent enchaînées à cette vie. Cette vie que l’on a choisie mais que l’on subit. Un courant d’air frais, agréable, fit tressaillir Julia. La porte donnant sur la rue venait de s’ouvrir. — Je crois qu’elles vont revenir, lança Julia en montrant les verres des deux femmes, tu veux que l’on s’échappe d’ici ? Au moins sur la terrasse ? Flore acquiesça avant de se lever. Elle s’élança sans hésiter dans la foule, envoyant un de ses bras en arrière pour attraper avec force la main de Julia. L’air était poignant, la lune diffusait sa lumière au travers des quelques nuages d’altitude qui avançaient à grande vitesse vers le crépuscule. Elles s’installèrent dans l’un des coins, contre le mur recouvert des branches de la glycine dont on commençait à apercevoir les premiers bourgeons. Julia observait les cheveux de Flore, ses mèches se séparaient au milieu de son visage. Elle avait envie de les entourer de ses doigts, de les sélectionner une par une comme une fleuriste concevant un bouquet. Elle savait que ces plantes ne se laisseraient pas faire, que des écorchures avaient déjà lacéré le bout de ses doigts, rouvrant des cicatrices qui venaient à peine de guérir. — Tu pourrais au moins être plus discrète quand tu me regardes. Julia passa sa main contre ses joues, jugeant leur douceur, cachant le teint rosé qui venait de les envahir. Elle se recula contre le dossier de sa chaise, focalisant ses yeux en dehors de la réalité. — Je comprends cette envie de partir, mais j’aurai du mal à quitter cette ville. — Je pensais que le moindre pavé posé dans ces rues te rappelait de mauvais souvenirs. Julia longea de ses yeux une branche de la glycine qui tombait sur le côté de la table, terminant son parcours dans le faible reflet qui habitait le regard de Flore.
— Il suffit que je les remplace par d’autres, plus agréables.